ubi sunt

rain


Fait un cours de formation professionnelle ce matin. Dans l’assistance il y avait un ancien collègue avec qui je n’avais plus eu la moindre relation depuis 18 ans. Je ne l’ai pas reconnu lorsque j’ai jeté un coup d’oeil circulaire dans l’assistance, mais seulement quand j’ai vu son nom et son prénom sur la liste des participants. À partir de ce moment là je n’ai eu aucun mal à le repérer dans la salle. En 18 ans les gens changent physiquement. Quand il a parlé j’ai reconnu sa voix, la même, avec le même accent et les mêmes intonations qu’il y a 18 ans. Avec la même façon de prononcer, les lèvres en avant, avec une légère mollesse, comme s’il laissait tomber paresseusement les mots de sa bouche , arrondissant les o et les u entre ses lèvres. Son attitude était celle d’il y a 18 ans aussi. Cette façon de s’asseoir, confortable et assurée, signifiant détente et confiance en soi. La paupière lourde, les mouvements des yeux lents, l’air légèrement endormi. La voix ne change pas en vieillissant. Ce qui change c’est l’espace que prend le corps. Il ne m’a pas semblé qu’il avait grossi, non, mais qu’il tenait plus de place qu’avant, comme si sa masse s’était un peu dilatée. C’est peut être ça vieillir, on se dilate à partir de notre silhouette de jeune homme. Nous avons un peu parlé du temps où nous étions collègues — je me méfie de ces scènes d’anciens combattants, je ne suis pas nostalgique, surtout du travail. Nous avons évoqué quelques figures du passé, des gens que j’ai connu il y a longtemps, avec qui j’ai travaillé, et puis il a cité des noms qui ne m’ont rien rappelé du tout, impossible de me remémorer les visages ou les silhouettes, des gens que j’avais, selon lui, côtoyé, avec qui j’avais certainement travaillé mais dont je ne me souvenais plus du tout.

Séquences “ubi sunt” fréquentes en ce moment. Hier dans la rue devant la gare j’ai rencontré une femme qui était dans mon équipe il y a quelques années quand je dirigeais un centre d’appels téléphoniques. Je n’avais rien à lui dire, sinon où je travaillais maintenant et aussi lui demander de ses nouvelles. À court de sujets de conversation et ne voulant pas, par politesse, briser trop rapidement, j’ai failli lui dire que C. T. était mort au mois d’août. Elle l’avait connu. Elle n’avait pas l’air de savoir qu’il était mort. Mais au moment de lui annoncer je me suis ravisé, je ne sais pas pourquoi. Sans doute ai-je craint sa réaction et j’ai préféré me taire.

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