allo, Houston?

Il est 7 heures du matin à Houston et je suis un peu inquiet pour Y., C. et les enfants qui sont là-bas dans leur maison sous la tempête. Ils ne sont plus reliés à Internet, et n’apparaissent donc plus sur Skype, car ils ne doivent plus avoir d’électricité. Les informations disent que la majeure partie de la population n’a plus l’électricité. Ce qui m’embête c’est que personne ne sait quand ils auront de nouveau du courant pour nous dire si tout va bien. D’après les cartes météo ils ne devraient pas essuyer le gros de l’ouragan, ils habitent à l’ouest de Houston et on ne prévoit pas de vents à plus de 140 km/h dans leur secteur (enfin c'est déjà beaucoup et là-bas les maisons sont en bois, les murs peu épais) mais il y a aussi la pluie torrentielle et les arbres qui peuvent tomber sur la maison, les vitres qui peuvent exploser (bien qu’ils me disaient hier qu’elles étaient en Plexiglas, les vitres), les transformateurs qui explosent et mettent le feu aux alentours et tous les accidents qui peuvent arriver par un temps pareil. Y. est mon neveu (le fils de ma soeur ainée) mais je le considère, et je crois que c’est réciproque, comme mon frère, il est plus jeune que moi de seulement 12 ans, C. est sa femme, J. l’ainé de ses enfants aura 8 ans en décembre, P. le second a 5 ans et la petite C. a six mois. Ils habitent tous à Houston depuis 1 mois et demie.

C’est tout de même intéressant cette intrusion des éléments naturels déchaînés dans une société industrielle avancée. Pas moyen de lutter contre la nature, il faut essuyer le choc et se mettre à l'abri. On pourrait penser que tout le monde est logé à la même enseigne, qu'il y a une égalité de chacun face aux forces naturelles, mais non: le niveau de préparation et d’organisation est très différent selon les endroits, par exemple. A Houston ça semble bien organisé et les gens semblent bien informés alors qu’à la Nouvelle Orléans ça m’avait tout l’air d’un vaste foutoir. Bien sûr ce n’est pas le même État, la même population, la même organisation. À la Nouvelle Orléans ils ont une réputation de je-m’en-foutisme et de laisser-aller. Les gens sont plus pauvres aussi, à la Nouvelle Orléans. Cette année pour le passage de Gustav ils semblaient mieux organisés. C. me disait avant-hier que l’ambiance dans les supermarchés à la veille de Ike lui rappelait l’Angola (où ils ont habité deux ans) juste avant une pénurie! Dans la crise tout le monde régresse un peu, voire même beaucoup pour certains. Il parait que dans les zones à évacuer près de 40% des résidents sont restés chez eux. Je ne sais pas si l'on doit mettre ça sur le compte de l'ignorance, de l'irresponsabilité ou du courage. Sans doute un peu des trois. Ça doit être terrible de quitter sa maison et toutes ses affaires sans savoir si on va les retrouver. Vous me direz : ils n'avaient qu'à pas habiter à cet endroit en premier lieu et c'est certainement vrai, mais il y a sans doute des gens qui habitent là parce qu'ils ne peuvent pas habiter ailleurs, les pauvres en particulier. N'empêche, Galveston a déjà essuyé plusieurs ouragans terribles qui ont fait des dégâts considérables et des victimes, mais les gens continuent d'y vivre, d'y construire. Fatalisme? Défi envers la nature? Attachement fort pour un lieu en dépit de tout? Je ne sais pas. J'ai tendance à y voir une certaine indifférence quant à l'avenir, une focalisation sur l'ici-et-maintenant et un refus de prendre en compte les éléments naturels qui me semblent caractéristiques de la mentalité commune américaine. Regardez comment est construit San Francisco par exemple : sans prise en compte du relief pour le dessin des rues et sur une faille sismique très active qui a déjà causé des destructions et des victimes. "This is the place" comme a dit Brigham Young à ses pionniers mormons : c'est là l'endroit et peu importe les inconvénients, on s'installe où on veut et l'on ne va pas se laisser embêter par les éléments, on ne va même pas en tenir compte. On retrouve cette idée un peu partout dans la société américaine. Los Angeles dans une cuvette sans vents et sur un terrain mou et agité de chocs sismiques, New Orleans construite dans un polder mal protégé des eaux, etc. Ce n'est pas comme s'ils n'avaient pas le choix. Les Hollandais n'ont pas le choix d'habiter sous le niveau de la mer, les Napolitains n'ont pas le choix de vivre à l'ombre d'un volcan, les Cubains ou les Haïtiens n'ont pas le choix de vivre sur leurs îles exposées aux ouragans. D'une certaine manière cette idée américaine me plaît bien, quoique irresponsable et méprisante pour la nature, ça fait partie de ce qui m'étonne et m'intéresse dans ce pays.

1 commentaire:

Territoires Poétiques a dit…

ça s'appelle le fatalisme,