"douceur de n'avoir rien à dire..."

Les couples maudits sont ceux où la femme ne peut pas être distraite ou fatiguée sans que l'homme dise « Qu'est-ce que tu as ? exprime-toi... », et l'homme sans que la femme..., etc. La radio, la télévision ont fait déborder le couple, l'ont essaimé partout, et nous sommes transpercés de paroles inutiles, de quantités démentes de paroles et d'images. La bêtise n'est jamais muette ni aveugle. Si bien que le problème n'est plus de faire que les gens s'expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n'empêchent pas les gens de s'exprimer, elles les forcent au contraire à s'exprimer. Douceur de n'avoir rien à dire, droit ne n'avoir rien à dire, puisque c'est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d'être dit. Ce dont on crève actuellement, ce n'est pas du brouillage, c'est des propositions qui n'ont aucun intérêt. Or ce qu'on appelle le sens d'une proposition, c'est l'intérêt qu'elle présente. Il n'y a pas d'autre définition du sens, et ça ne fait qu'un avec la nouveauté d'une proposition. On peut écouter des gens pendant des heures : aucun intérêt... C'est pour ça que c'est tellement difficile de discuter, c'est pour ça qu'il n'y a pas lieu de discuter, jamais. On ne va pas dire à quelqu'un : « Ça n'a aucun intérêt, ce que tu dis ! » On peut lui dire : « C'est faux. » Mais ce n'est jamais faux, ce que dit quelqu'un, c'est pas que ce soit faux, c'est que c'est bête ou que ça n'a aucune importance. C'est que ça a été mille fois dit.
Gilles Deleuze

4 commentaires:

Territoires Poétiques a dit…

je ne suis pas d'accord
d'abord on peut dire à quelqu'un que ce qu'il dit ne m'intéresse pas...j'ai eu déjà l'occasion de le faire, et sans même le dire, il se trouve que l'autre peut le comprendre... le silence alors peut se faire, merveilleux silence d'une discussion à deux
et ce n'est pas parce que ce que l'autre dit n'a pas d'intérêt que c'est faux
pas plus que ça a été déjà des milliers de fois
chaque circonstance fait que c'est une nouvelle fois
bref c'est une fausse discussion, mais avec Deleuze on est habitué!

Jean Ruaud a dit…

pourquoi "avec deleuze on est habitué"? ça c'est intéressant ce que tu dis, je serais interéssé de connaître pourquoi tu dis ça à propos de Deleuze.

Jean Ruaud a dit…

j'ajoute que je suis d'accord avec lui, en particulier sur le fait de "discuter" : la plupart du temps la discussion est réduite à l'affrontement d'opinions différentes. Je donne mon opinion, l'autre donne la sienne et c'est généralement tout. Non seulement c'est généralement une répétition mais ça n'amène rien, c'est pas intéressant. Ce qui m'intéresse c'est la conversation et c'est tout autre chose, ça demande une écoute, une volonté d'examiner ce que dit l'autre et d'argumenter, d'étayer, de réfléchir ensemble, pas de s'affronter ni de convaincre... je suis de moins en moins intéressé par les discussions et de plus en plus par les conversations, malheureusement il y a peu de conversations.

Territoires Poétiques a dit…

je veux dire qu'on est habitué aux fausses discussions...
mais il n'est pas le seulet j'avoue que j'en ai un peu marre des trucs rabâchés par les vieux aigris, comme quoi tout aurait été dit
bien sûr que tout à été dit, et depuis belle lurette, mais apporter de l'eau au moulin, ça se fait chaque seconde, car les temps changent et mêm si l'homme ne change pas, il peut modifier ses comportements
bref

quoi d'autre: dans les discussions 2 possibilités, ou t'es d'accord avec ce que dit l'autre, ou t'es pas d'accord, mais dans tous les cas tu en tires des conclusions et certaines idées peuvent cheminer ou en déclencher d'autres
c'est le principe de la réflexion
comme tu le dis de la conversation, mais je ne vois pas trop la nuance avec la discussion
bref encore c'est dans l'échange que je vois la construction, et finalement c'est ce qui m'importe...